En français

 

L’Encyclopédie de la Stupidité dans La grande librairie, 2017.

 

 

 

 

Un tableau original de la stupidité à travers les âges
 Le Monde, 14 september 2007

La magistrale Encyclopédie de la Stupidité maintenant disponible en français. […] D¹abord ‘manière festive pour l¹encyclopédie de présenter son propre fiasco’, elle s¹avère aussi un extraordinaire voyage dans l¹histoire de l¹homme et de sa pensée. […] Van Boxsel est à son top dans le champ politique
 La Presse, Canada, 21 oktober 2007

Livre de coeurFrance 2 (television), octobre 200714.Domheid.Frans.336.b

‘On ne saurait trop recommander l’ouvrage à l’attention des membres du Collège [de ’Pataphysique]; il ne traite pas seulement d’un sujet pataphysique, mais en traite pataphysiquement.’ 
 Le Correspondancier du Collège de ’Pataphysique, no. 3, 21 pédale 135 EP

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NAISSANCE DU MONSTRE DES MERS

Capita selecta tirés de la Topographie de la Stupidité

Matthijs van Boxsel

La guerre contre la mer du Nord

“La proximité de la mer rend ingénieux et observateur.”

Hugo de Groot, Parallelon rerumpublicarum (liber tertius: de moribus ingenioque populorum Atheniensium, Romanorum, Batavorum)

C’est en 41 après Jésus Christ que l’empereur romain Caligula, dans la tradition du roi des Perses, Xerxès, qui fit fouetter de 300 coups de fouets les eaux de l’Hellespont au cinquième siècle avant Jésus Christ, déclara la guerre à la mer du Nord. Pour commencer, il fit une expédition en Germanie pour compléter les effectifs de sa garde rapprochée batave. Ensuite, le prince romain rassembla des soldats venus des quatre coins de l’empire et il partit en guerre. Comme il ne restait que peu d’ennemis, il organisa en chemin des combats fictifs entre ses troupes. Ce semblant de guerre se termina par l’ordre donné aux troupes de se ranger en ordre de bataille sur la côte de la mer du Nord. L’artillerie et les engins de siège furent mis en position, après quoi les soldats reçurent l’ordre de lancer l’attaque contre la mer. Ensuite, ils durent remplir leurs casques de coquillages, “le butin de l’océan, dû au Capitole et au Palatin” (Suétone). Afin de commémorer sa victoire sur la mer, l’empereur fit construire une haute tour qui devait donner des signaux de feux la nuit pour montrer la voie aux navires. Il rentra ensuite à Rome en triomphe.

La guerre de Caligula illustre parfaitement la stupidité qui fonde la civilisation néerlandaise.

 La superprothèse

Les Pays-Bas se situent dans un delta formé par trois grands fleuves, le Rhin, l’Escaut et la Meuse, et est entouré par la mer du Nord, la Zuiderzee et la Waddenzee. On constate que le niveau de la mer monte sous l’influence de facteurs climatiques tandis que le niveau du sol s’abaisse sous l’action de facteurs géologiques. Voilà planté le décor du mythe qui veut que la civilisation néerlandaise soit le résultat d’une lutte centenaire contre l’eau.

Le paysage actuel est le résultat de 1000 ans d’intervention humaine. Les flots ont été contenus, des digues érigées, des canaux creusés. Les polders, des zones qui ont été artificiellement asséchées, recouvrent soixante pour cent du territoire. L’invention de la mécanique des écluses, des fossés et des pompes permet à des millions d’êtres humains de vivre sous le niveau de la mer. Les Pays-Bas sont une superprothèse qui évite que les territoires soi-disant sûrs situés au-dessus du niveau de la mer, ne disparaissent aussi sous les flots.

En 1995, le point le plus bas des Pays-Bas et d’Europe, la canardière dans de Derde Tochtweg dans la ville de Nieuwerkerk aan den IJssel de la province de Hollande méridionale, s’est retrouvé à 6,74 mètres sous le niveau normal d’Amsterdam, qui mesure le niveau moyen de la marée de la mer du Nord. Aussitôt que des touristes américains prennent connaissance de ce fait, en excursion dans un bus sur une digue étroite de l’IJsselmeer, les guides ont le plus grand mal à maintenir l’ordre.

Ce que l’on oublie de dire en général, c’est que nous avons appelé la menace sur nos têtes. La lutte contre l’eau est un combat permanent contre des processus naturels que les Néerlandais ont eux-mêmes déclenchés.

La terre non morte

L’argument de Napoléon pour justifier l’annexion des Pays-Bas, le 9 juillet 1810, était que les Pays-Bas ne sont qu’une rinçure des fleuves français. Le fait est qu’aux alentours de l’an zéro, le territoire des Pays-Bas était un delta marécageux, qui remplit de terre argileuse, de graviers et de sable.

Derrière les murs de stables que la mer et le vent ont érigés, on trouve des lagunes marécageuses, des hauts fonds et des prés salés. Cette nature, qui n’est ni terre, ni eau, ni sucre, ni sel, ni morte, ni vivante, forme le biotope idéal pour une végétation monstrueuse, végétaux proliférant dans un milieu salé et tourbe. Roseaux, mousse et souches ne pourrissent pas normalement dans des eaux stagnantes, mais forment une matière visqueuse, qui se développe constamment jusqu’à atteindre des proportions énormes. Les restes de végétaux à demi-décomposés ont formé au cours des siècles de gigantesques dômes de tourbes pouvant atteindre un diamètre de dix à 25 kilomètres, sortes de coussins spongieux qui se dressent à une hauteur de plusieurs mètres au-dessus du niveau de la mer. Aux environs de l’an zéro, le territoire s’étendant de la Hollande et la Zeeland jusqu’à Groningues, Drenthe, l’Overijssel, le Brabant septentrional et le Limburg, était recouvert d’une couche de tourbe parcourue par des ruisseaux sinueux. C’est ainsi que c’est formé le paysage idéal pour la bêtise qui caractérise la culture néerlandaise jusqu’à aujourd’hui.

 Le Grand Défrichement

Des paysans se sont installés dans les marais pour défricher les tourbières en vue d’une exploitation agricole. Entre 800 et 1250, le nombre d’habitants de ce qui s’appelle aujourd’hui les Pays-Bas, est passé de 100 000 à 800 000. L’augmentation de la population a rendu une exploitation systématique de ce sol inculte nécessaire. Le défrichement impliquait l’assèchement, vu que la tourbe est constituée à 80% d’eau. Comme les paquets épais de tourbe se situaient au-dessus du niveau de la mer, l’eau s’est évacuée d’elle-même en direction de rivières coulant en contrebas via des fossés creusés parallèlement. Mais l’assèchement systématique a eu comme effet un abaissement dramatique du niveau du sol, à la suite du tassement et du phénomène d’oxydation : les coussins de tourbe se sont affaissés sous leur propre poids et ont continué à pourrir. Entre temps le niveau des rivières a grimpé sous l’effet du dépôt d’alluvion et en moins de cinq siècles, le paysage de la côte s’est transformé en un royaume d’îles menacé, grâce aux efforts des cloîtres et de particuliers.

 Le revirement

Le point critique a été atteint aux environs de l’an 1000, avec l’inversion du relief. Le territoire de tourbe se trouvait désormais plus bas que les rivières qui permettaient le drainage des eaux. Soudain, il fallait protéger les terres agricoles en construisant des digues et des écluses contre les inondations venues de la mer ou des rivières. C’est ainsi qu’est né ce paysage qui fut en grande partie conçu par la main de l’homme.

La stupidité des habitants les a forcés à inventer de nouvelles stratégies pour garder la tête hors de l’eau. Chaque nouvelle solution entraînait un nouveau problème, l’assèchement menant à l’affaissement des terres, qui entraînait la construction de digues plus hautes qui entraînait de plus grandes inondations, etc. C’est le cercle vicieux de la stupidité. Le développement de la puissance hollandaise s’est fait proportionnellement à l’enfoncement du sol

 Les Bas Pays, royaume du dessous

“Et la fumée du ruisseau devint un voile noir/ Si bien que l’eau et les berges nous protégeaient du feu/ Comme les Flamands entre Wissand et Bruges, craignant les flots qui allaient vers eux/ érigèrent des protections qui tient la mer éloignée”. (Dante, La Divine Comédie)

La digue néerlandaise, qui était déjà au treizième siècle un concept européen, a reçu une signification morale dans le XVe chant de l’Enfer, quand Dante se promène dans les cercles concentriques des sacrilèges sur une digue le long du bouillonnant Phlégéton. Le polder contre-nature est bien le seul logement approprié des sodomites, alcooliques, drogués et autres personnes ayant enfreint l'”arte” de dieu, la nature.

 Le modèle du polder

L’inversion du relief a entraîné une révolution sur le plan technologique, politique et économique.

  • La stupidité a obligé les habitants à mettre en oeuvre toute leur inventivité technologique; pour garder les pieds au sec, ils ont dû développer des systèmes de digues ingénieux
  • La stupidité a poussé les habitants à collaborer au niveau local et supra local; pour entretenir tous ces équipement hydrauliques, s’est développée une forme rudimentaire de démocratie basée sur la concertation et le consensus, que l’on appelle couramment le modèle du polder
  • La stupidité a entraîné une modification de l’état des sols qui force les habitants à passer de l’agriculture à l’élevage, qui est nécessite de main-d’œuvre. C’est ainsi qu’a commencé l’émigration vers les villes, le développement de l’industrie artisanale, la navigation et l’exportation.

Combustion de la mère patrie

L’affaissement de la surface du sol a été accéléré par l’exploitation des tourbes, comme Pline le signalait déjà dans l’antiquité.

“Ils arrachent de leurs mains des mottes de terre, les font sécher d’ailleurs plus grâce à l’action du vent que du soleil, ils les font brûler pour cuire leur nourriture ou pour réchauffer leurs membres transis par le vent du nord”

Depuis le treizième siècle, l’opération de destruction a été menée sur une grande échelle. La tourbe était utilisée comme moyen de combustion entre autres pour les brasseries de bière, les briqueterie et la saunaison. Si le Siècle d’Or a existé, c’est en partie parce que la Hollande pouvait satisfaire ses besoins en énergie. C’est ainsi que les Néerlandais ont épuisé la terre qu’ils avaient arrachée à la mer.

Depuis le début du seizième siècle, on travaille de plus en plus sur la transformation de la tourbe : la bourbe est extraite de l’eau avec des étriers puis mise à sécher sur des planches.

“Nous Hollandais cherchons le feu dans l’eau, nous brûlons notre chère terre, et nous réchauffons aux bûchers de la patrie” (Hugo de Groot Parallelon)

Les rives des étangs de tourbes se sont creusées sous l’effet du déferlement des vagues et les eaux qui étaient séparées se sont rejointes pour former de grands lacs intérieurs qui menacent les zones alentours. Donc, les Néerlandais n’ont pas seulement créé leur terre, mais aussi leur propres lacs. Plusieurs villages ont été victime du monstre marin et c’est ainsi qu’est né le cliché d’une terre noyée sous les eaux où seules les flèches de clochers dépassent de la surface.

Des initiatives particulières ont permis d’assécher des zones : autour d’une zone d’eau, on a creusé un canal de ceinture et érigé une digue. L’eau du lac est pompée par des moulins qui la rejettent dans le canal. L

a terre regagnée doit être équipée de canaux d’évacuation, organisés de façon géométrique et mis en valeur par des fermes. L’assèchement a été accéléré avec l’invention du moulin à pompe.

Sous la direction de l’ingénieur Adriaenszoon (1575-vers 1650), surnommé Leeghwater ou Jan Wind, les Néerlandais ont systématisé la ruine de leur pays. La stupidité leur a inspiré des éclairs toujours plus grands d’ingéniosité. Dans le système de drainage par paliers, on a installé une série de moulins qui remontait l’eau faisait remonter l’eau jusqu’à ce qu’elle puisse être déversée dans le collecteur situé plusieurs mètres au-dessus du niveau du sol. Inutile de dire que l’assèchement a aggravé le tassement du sol, augmentant le risque d’inondation, et il a fallu construire des digues plus hautes. L’écrivain Multatuli a prophétisé que les rivières recouvriront un jour la terre.

 Les descendants de Noé

En résumé, la stupidité est le moteur de notre culture. Comme cette vérité est trop puissante pour les Néerlandais, ils ont inventé le mythe du pays forgé dans la lutte contre la mer. Les malheurs ont mis au monde une nation purifiée par la souffrance. Cette conception est sanctionnée par la morale chrétienne, qui voit la bataille contre l’eau comme une épreuve divine. L’éthique calviniste considère que la victoire sur la fatalité est même le signe que notre peuple est élu.

La séparation de la terre et de l’eau doit être une épreuve venue d’en haut, car sinon, nous aurions commis un péché d’orgueil. “La création de la terre est l’oeuvre de Dieu seul”, écrivait au XVIe siècle le spécialiste de l’hydraulique Andries Vierlingh. Dignes descendants de Noé, les Néerlandais devaient poursuivre son oeuvre. En 1421, l’inondation de la sainte Elisabeth a été considérée comme le flot des péchés engloutissant le monde, mais les Néerlandais allaient purifier la terre de tous les péchés et regagner la terre sur les flots. Pendant la guerre de Quatre-vingt ans, la mer, le vent et les fleuves luttaient aux côtés des justes : les brèches qui ont été ouvertes dans les digues pour repousser les Espagnols ont été comparées à la noyade des armées de Pharaon dans la mer rouge.

 Vomissure de la mer

Le mythe de “la terre qui a été arrachée aux flots” sert aussi des visées politiques. Sur la base d’un assèchement réalisé par les habitants du pays, ces derniers pensaient avoir le droit d’affirmer leur souveraineté. Une absurdité aux yeux de critiques étrangers, pour qui la souveraineté ne repose que sur la propriété et le vol.

Cette terre liquide ou terre d’eau est aussi inepte que l’édifice politique qui s’est construit sur ces sables mouvants. Pendant les guerres maritimes anglaises (1652-7) le caractère amphibie des Sept provinces unies a été tourné en dérision par des propagandistes anglais. “La Hollande, mérite à peine le nom de terre,/ ou alors juste comme sable venant d’Angleterre…/Cette vomissure indigeste de la mer,/ est justement le lot des Hollandais.” (Andrew Marvell, The Character of Holland)

Les Néerlandais n’ont ni de terre ni de sang, ils n’ont que de l’eau, celle qui coule dans leurs veines et qui les encercle. Ce pays est peuplé de flegmatiques au sang froid. Les Pays-Bas sont un pays de grenouilles. Mieux, les Pays-Bas sont un “usurpateur qui a volé aux poissons leur habitat”. C’est ainsi que l’argument qui devait justifier la souveraineté nationale des Hollandais a été retourné contre eux.

 Morosophie

‘Dieu créa le monde, mais les Hollandais créèrent la Hollande’

René Descartes (apocryphe)

Les Néerlandais ont créé les Pays-Bas. On pourrait même dire qu’il y avait des Néerlandais avant même qu’il n’y ait de Pays-Bas : non pas dans le sens d’une terre exhumée et façonnée selon un plan préétabli, conçu par un peuple fait sur mesure. Les malheurs que les paysans et les pêcheurs hollandais ont attirés sur eux les ont contraints à la civilisation. La collection hétéroclite d’individus est devenue une nation dans son effort contre le monstre marin. Ce monstre, qui les menace de l’extérieur, a donné corps à la bêtise collective autour de laquelle s’articule la nation néerlandaise.

Digues, barrages, écluses, moulins, pompes, polders, fossés et canaux qui sont couramment symboles de courage, de zèle et d’ingéniosité dans les recueils d’emblèmes moraux et didactiques de la Renaissance, sont autant de symboles de la bêtise autodestructrice qui a forcé les Néerlandais à développer ces qualités. Son représentant le plus célèbre, le grand pensionnaire Jacob Cats (1577-1660), est devenu riche en spéculant sur les terres inondées de Flandre Zélandaise. Ces terres avaient été inondées pendant la guerre contre l’Espagne, et Cats les a fait endiguer, et assécher pour pouvoir les revendre ensuite avec une plus-value. Ce n’est pas pour rien que le béotisme légendaire des Hollandais, est présenté comme une vertu. La bêtise se transforme en sincérité, la gaucherie devient de la candeur, la rusticité de la ténacité et la lenteur d’esprit de la simplicité.

 Ars oblivionalis

Au XVIIIe siècle, des patriotes considéraient que tout le paysage hollandais était en fait un immense lieu de commémoration, la preuve tangible de l’inventivité et du dynamisme de ses habitants. “Notre Nation s’est créée elle-même au sens plein du terme […] Chaque brin d’herbe qui naît sur son sol, chaque vache laitière qui resplendit dans ses prés, sont autant de symbole de sa grandeur.” (Rhijnvis Feith)

Les loci memoriae, les lieux du paysage que l’on présente aux touristes, mais aussi aux habitants comme des monuments commémoratifs de la lutte héroïque contre les eaux, font partie d’un ingénieux art de l’oubli, un ars oblivionalis.

Aux côtés de la pyramide de Kheops et du palais d’été de Pékin, nous pouvons ajouter à la liste du patrimoine de l’humanité de l’Unesco, la pompe à vapeur, le Lemmer, Schokland, le complexe de moulins de Kinderdijk, le Beemster avec ses morcellement géométrique et la waterlinie, des monuments que notre géniale stupidité a immortalisés.

*  Matthijs van Boxsel est rédacteur en Chef de L’Encyclopédie de la Stupidité qui est traduite en dixsept langues. La Topographie de la Stupidité doit paraître bientôt. Y apparaîtront toutes les villes et provinces dont la stupidité est légendaire. Il donne des cours de stupidité aux Pays-Bas et à l’étranger.