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LA MOROSOPHIE
 
Poussé par la jouissance perverse qui se cache dans toute érudition inutile je collectionne depuis des années des études tellement hors du commun qu’elles se soustraient à toute tradition. Toutes ces théories méconnues forment ensemble un nouveau domaine de l’épistémologie: la morosophie.
Morosophie signifie littéralement : folle sagesse ou folie sage.
Les morosophes sont des savants avec une theorie d’une absurdité evidente. Contrairement aux discours banaux des créationnistes, ovniologues et gourous du New Age, les études morosophiques sont si créatives et surprenantes qu’elles se chargent d’une dimension littéraire. Ce n’est pas pour rien qu’en France, les morosophes sont appelés les « fous littéraires ».

Les morosophes apportent aux grandes questions des réponses aberrantes.
* Parle-t-on Hollandais au paradis ?
* Les atomes sont-ils des vaisseaux spatiaux ?
* Le monde entre-t-il enfin dans sa phase Lilas ?
* Combien de chiens-de-berger se cachent dans un chien-de-berger? La théorie de Sandberg:
1. Nous voyons un chien-de-berger. Quand nous fermons les yeux, il nous en reste uniquement l’image d’un chien-de-berger. Quelque-chose s’est clairement perdu. Mais quoi ? De la matière éthérée, tellement impalpable qu’il est impossible de la mesurer.
2. De l’image du chien-de-berger, nous passons au mot « chien-de-berger ». À nouveau quelque-chose s’est perdu : quoi ? De la matière éthérée.
3. Nous ouvrons à nouveau les yeux et revoyons le chien-de-berger en chair et en os. Maintenaint il faut inverser l’expériment . À force d’exercices, nous devrions parvenir à entrevoir dans ce chien-de-berger… quatre autres chiens-de-berger qui sont plus concrets que celui que nous voyons ; quatre chiens-de-berger avec un degré d’etherité supérieur.

* L’avènement de la pensée abstraite coïncide-t-il avec l’extériorisation évolutionniste du clitoris ?
Avant l’apparition de l’homo sapiens, le clitoris était - selon madame Patrice J.J. van de Vorst, docteur en droit et ingenieur - dissimulé dans le vagin. À cette époque heureuse, pénétration rimait toujours avec excitation. « Selon ma hypothèse », explique Van de Vorst « jusqu’a l’instant ou le homo sapiens a paru, l’accouplement comme un acte de procréation était aussi sexuellement satisfaisant » ; c’était l’Age d’Ôr.
Mais dès l’instant où le clitoris c’était deplacée à l’exterieur, le besoin d’accouplement se divise: d’une part l’instinct de procréation, et d’autre part le besoin sexuel. Lorsque la femelle de singe découvrit soudainement qu’elle était capable de se donner elle-même du plaisir, elle découvrit par la même occasion qu’elle avait le choix. Et voilà la naissance de la pensée abstraite. Van de Vorst appelle cette premiere homme symboliquement Ève.
Masturbation publique a conduit à, je cite le jargon de Van de Vorst: ‘le déplacement de imiter pour soi-même sur soi-même à la possibilité de imiter sur un autre pour un autre.’ C’est-à-dire: Adam (le premier singe à s’être rendu compte de ce qui se passe) peut donner du plaisir par la main à Ève sans ne rien recevoir en retour. C’est ainsi qu’est né l’altruisme, qui est la pierre angulaire de l’éthique. Aujourd’hui, Mme van de Vorst est en train d’écrire un ouvrage sur l’histoire de l’esthétique, fondé sur sa thèse de l’extériorisation du clitoris.

Delft est Delphi
En 1992, j’ai commencé à m’intéresser aux morosophes néerlandais. À l’origine de cet engouement, la parution de Où Troie se trouvait autrefois, un livre dans lequel son auteur Iman Wilkens démontre, à la lumière d’études de climat, faune, flore, culture et topographie, qu’une partie des faits relatés dans l’Iliade et l’Odyssée d’Homère se sont déroulés aux Pays-Bas et en Belgique. Delft était Delphes, Drente la Thrace, Overflakkee la Phylacie et la Zierikzee le royaume de la magicienne Circé. Selon Wilkens, l’entrée du royaume des morts se situe en Zélande. (Tous les touristes qui sont passés par là vous le confirmeront !)

Critères
Les morosophes explorent des terres que la science n’a jamais défrichées. Leurs ouvrages nous font entrevoir un univers parallèle à celui qui est officiellement accepté comme tel. La morosophie nous fait douter de l’image que nous avons du monde et qui nous a été inculquée comme étant la seule et unique image exacte.
* Le premier critère de la morosophie est l’originalité : ni maitres, ni disciples. Moins d’adeptes, plus de chance de venir grossir ma collection.
* Deuxièmement, le morosophe doit avoir publié sa théorie sous la forme d’un bouquin.
* Troisièmement, le morosophe doit être persuadé d’avoir raison.
* Quatrièmement, l’étude doit être rédigée en néerlandais.
* Cinquièmement, elle doit dater du XXe siècle.
Sur la base de ces critères, j’ai déjà réuni plus de 150 théories des Hollandais en Flamands qui défient toute imagination.

A.E. Ing.Panamarenko
L’artiste et théoricien belge Panamarenko construit d’énormes machines volantes qui répondent aux noms magiques de General Spinaxis, U-Kontrol III ou Meganeudon. Dans ce sens, il s’inscrit dans le sillon de Léonard de Vinci qui était, lui aussi, obsédé par l’idée de voler. Les projets de Léonard de Vinci n’ont été d’aucun apport scientifique, mais n’ont en revanche rien perdu de leur poésie.
La grande différence entre de Vinci et Panamarenko est que le premier a tenté d’inventer quelque chose qui n’existait pas encore, tandis que le second tente désespérément de s’élever dans les airs à une époque où l’homme a déjà marché sur la lune. Panamarenko saute tout un chapitre de l’histoire et rejoint de Vinci, comme si le temps s’était arrêté.
Selon certains exégètes, le primitivisme de Panamarenko trahirait une sorte d’insurrection poétique contre la technologie moderne stérile, hermétique aux profanes. Pour d’autres, il est poussé par la nostalgie d’une époque mythique où la science relevait encore de l’aventure individuelle. Ces hypothèses tombent cependant à la vue des milliers d’équations mathématiques que Panamarenko a couchées sur papier.
Dans la plupart des cas, le morophose est quelqu’un dont le monde s’est effondré à la suite d’un événement traumatisant et qui, avec les débris, tente de se reconstruire un nouvel univers sur lequel il a cette fois de l’emprise. Il ne construit sa théorie pas pour une vérité supérieure. Sa théorie est tout simplement un moyen de survie. Les morosophes ne sont pas des malades. Ce sont des gens parfaitement sains d’esprit grâce à leur idiosyncrasie. Ils ne vivent pas dans un monde onirique, mais mènent une vie normale grâce à un fantasme.

Portrait d’un morosophe
Nous allons maintenant vous brosser le portrait d’un morosophe. Un portrait caricatural, car il est clair que tous les morosophes ne présentent pas systématiquement l’ensemble des caractéristiques que nous avons identifiées.
Inversement, chacun de nous s’y reconnaîtra partiellement. Les fantasmes des morosophes sont, à de nombreux égards, caractéristiques pour l’homme.

Première phase : la consternation
La morosophie naît d’une consternation face à l’idiotie de l’existence. La crise est provoquée par le brusque constat que les éléments qui cimentent notre existence, sont totalement dénués de sens. Les morosophes se rendent soudain compte que l’axe autour de quoi leur vie tourne – Dieu, le roi, la patrie, le parti, le standing, les affaires et la famille – est un artifice creux. Que le système de règles, de lois, de chiffres et de lettres, n’est qu’un filet fictif . Que derrière toute cette activité parfaitement orchestrée se cache un monde régi par toute une série d’automatismes aveugles.
Ils découvrent l’idiotie, l’existence dans toute sa monstruosité, impondérabilité et instabilité. Plus rien ne leur paraît évident. Les morosophes perdent toute emprise sur eux-mêmes et leur environnement. Ils lisent leur journal, se rendent à leur boulot, font l’amour, partent en vacances, mais ils ont l’esprit ailleurs. Certains ont même le sentiment d’être des morts vivants.
Ils remettent en question des choses qui nous paraissent être l’évidence même. Qu’est-ce qui légitime la loi ? Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que l’âge ? Pourquoi la vie est-elle ce qu’elle est et non pas différente ? Ils sont des prisonniers de leurs pensées. Ils s’entendent parler. Quand ils réfléchissent à haute voix, ils perdent le fil de leur discours.
Chaque objet, même le plus banal, se charge soudain d’une signification mystérieuse. Le moindre geste, cri ou bout de papier renferme une menace. Une poubelle est vécue comme une provocation, et la Nature comme une offense personnelle. Quand on lui demande s’il y a des poissons dans le canal devant sa maison, le morosophe est convaincu que son interlocuteur insinue qu’il est un maquereau. Quand il lit son journal, les lettres forment d’étranges rébus. Autrement dit, sa vie devient un cauchemar.
Les morosophes ont le sentiment d’être à la fois isolés du monde et au centre de l’attention collective, sans vraiment comprendre pourquoi. Ils ont l’impression qu’on attend d’eux quelque chose, mais ne savent pas quoi. Ils sont rongés par la honte et la culpabilité.
Les morosophes sont en proie à des fantasmes. Ils entendent des voix, perdent le contrôle de leur corps, débitent des insanités ou se réfugient derrière une avalanche de jurons et de gros mots. Cet état va de pair avec d’énormes angoisses. La confrontation avec l’idiotie risque de les faire sombrer dans la folie, une folie provoquée par la folie de l’existence.

Deuxième phase : le chant du mystère
Une fois qu’ils ont trouvé une question claire, les morosophes peuvent commencer à chercher des réponses. Ils s’intéressent généralement aux grands problèmes non résolus auxquels la science est incapable d’apporter une réponse concluante : D’où venons-nous ? Quel est le sens de l’existence ? Autant de questions existentielles qui trouvent un terrain fertile dans les chansons, la religion et la métaphysique, mais ne trouvent aucune réponse empirique. Les questions sur l’essence du temps, l’origine du langage et les origines de la civilisation font également partie de leur répertoire favori.
Leur obsession touche également à des problèmes classiques tel que l’invention du perpetuum mobile et la recherche de la quadrature du cercle.
Leur identité étant en jeu, nombre d’entre eux s’intéressent aussi à leur généalogie. (Dans cette catégorie, on retrouve surtout des Frisons et des Flamands).
Les morosophes sont attirés par tout ce qui est mystérieux. Ils opèrent donc de préférence sur des terrains dont on ne sait pas grand-chose et qui leur permettent de laisser libre cours à leur imagination. Ils s’acharnent à mettre de l’ordre dans des choses qui se distinguent justement par leur irréductibilité, telles la surface de Dieu, l’effet des queues des poissons sur les marées ou encore la théologie des chemins de fer, de la vapeur en du feu. Ils ont une étrange prédilection pour les questions qui mettent en évidence l’échec de la raison. Chaque science a son rayon qui attire les morosophes. Dans la linguistique, ils sont surtout intéressés par l’étymologie, dans la littérature par Homère et Shakespeare, dans l’historiographie par les théories des cycles, dans le domaine de la biologie par la génération spontanée et la théorie de l’évolution, dans la médecine par la homéopathie et autres charlataneries, dans la théologie par la numérologie et dans la psychologie par la parapsychologie.

Troisième phase : l’accumulation de preuves
Àu troisième stade, les morosophes se mettent fébrilement à la recherche d’une réponse à leurs questions. Chaque objet pouvant en principe contenir la clé de l’énigme universelle, la pièce où ils travaillent n’est jamais assez grande pour contenir l’ensemble des documents, pierres, cartes et livres qu’ils collectionnent à titre de preuves. Ils sont en proie à une sorte de délire taxonomique qui les pousse à tout consigner et ordonnancer dans un système. Ils accumulent les informations, dressent des listes et des milliers de fiches qu’ils traitent d’une façon tout sauf orthodoxe.
Même lorsqu’il existe une réponse satisfaisante, les morosophes n’auront pas la paix tant qu’ils n’auront pas élaboré leur propre méthode pour s’en assurer eux-mêmes. Ils remettent systématiquement en question tout ce qui ne vient pas d’eux. Cette résistance a des explications orthodoxes est une source d’inspiration, mais les oblige également à recommencer tout à zéro. Le morosophe est l’ Éternel Adam.
Faisant fi des frontières, ils s’aventurent sur tous les terrains de la connaissance : de l’astronomie à l’archéologie, en passant par la psychologie, les mathématiques, la physique, etc. Leur intérêt est encyclopédique.
Sourds aux explications empiriques et arguments logiques, ils échafaudent des thèses, les unes plus sauvages que les autres, qui à la fois s’étayent et se contredisent. Surtout les mathématiques, matrice de la pensée rationelle, deviennent une source de spéculations mystiques. Le morosophe construit un univers parallèle oú tout est possible ce qui en mathématiques est interdit.
La première euphorie passée, les efforts intellectuels renforcent leurs sentiments d’échec. L’impression que leurs idées son fait de caoutchouc, les pousse à se raccrocher aux principes durs. La dictionnaire ou textes sacrés deviennent la directive ultime. Einstein, Max Planck, Bohr, Lorentz, mais aussi des charlatans comme Teilhard de Chardin sont hissés au rang de prophètes. Hegel est très populaire chez les paraphilosophes.
Ils s’adressent également aux autorités dans l’espoir qu’elles puissent répondre à leurs questions pressantes. C’est ainsi qu’ils multiplient les missives au gouvernement, au pape ou au roi. Qu’ils vont frapper aux portes des universités. En vain. Ce rejet systématique alimente leur délire avec des ressentiments.

Pour mettre un terme à leurs pérégrinations erratiques dans le monde réel, les morosophes inventent une monde imaginaire. Dans une ultime tentative de se reconstruire, ils changent radicalement d’avis, optent pour un pseudonyme et se forgent un passé fictif. Nombre de morosophes portent un anneau sigillaire. Ainsi ils peuvent échapper à leur environnement étouffant, et réorganiser leur vie.

Quatrième phase : eurêka !
Ex nihilo les morosophes bâtissent une théorie universelle – avec un point de départ qui brille par sa simplicité et absurdité. Dans certains cas, il est question d’une épiphanie, une révélation irrationel de la cohérence mystique du monde, doublé de la conviction d’être un élu. Les morosophes se lancent alors corps et âme dans l’élaboration de leur idée intuitive qui tourne à l’obsession. Une obsession à laquelle ils sacrifient leur argent et leur vie familiale. Leurs vacances s’inscrivent entièrement dans le cadre de leur quête. Chaque pierre, colline ou sillon est une preuve à l’appui de leur thèse. Par un raisonnement symbolique, ils rapportent tout à leur discours qui prend des allures de plus en plus ésotériques. Tout est lié et rien n’est ce qui semble être… Tels sont les deux principes fondamentaux de la morosophie.
Typique de la morosophie est l’élaboration somptueuse d’idées chargées de connotations religieuses et érotiques. Les morosophes même les plus fêlés ont une prédilection pour les jeux de mots qui se veulent être ludiques et les allusions biographiques. Leurs constructions brinquebalantes cousues de fil blanc témoignent de leur bataille solitaire avec la matière.
Leur théorie s’applique à tous les problèmes. Elle leur permet à la fois d’élucider un problème mathématique (qui dans de nombreux cas est résolu depuis longtemps), de construire un champ d’antigravité, d’expliquer les mystères de la Grande Pyramide, de démontrer leur appartenance à la noblesse, etc. En conjuguant la sagesse des anciens à des opinions modernes, ils forgent une science fantaisiste dans le cadre de laquelle tout est possible, y compris calculer le périmètre de l’enfer, expliquer l’inexplicable ou concilier l’astrologie, la cybernétique et la télépathie. Leurs réponses sont encore plus énigmatiques que les questions.
Les résultats de leurs investigations ne sont jamais contrôlés par les faits. Tout est subordonné à la cohérence de leur discours. Et si l’univers ne cadre pas dans leur théorie, tant pis pour l’univers, qui est alors banni dans l’appendice du livre.
Ensuite ils font une distinction entre ceux qui appréhendent le « vrai monde » et les hérétiques ou les ignares qui doivent être convertis ou initiés à la seule et vraie doctrine. Leur vision globale tourne à la prophétie. Ils lancent un avertissement à l’adresse d’une humanité qui est à la dérive. Mais en s’insurgeant contre cette société qu’ils veulent sauver, ils s’excluent eux-mêmes. Ils inventent un nouveau langage réconciliateur, mais leur prosélytisme ne leur attire que de la risée. Leur zèle missionnaire les incite à prendre un ton pontifiant, qui prend une dimension d’autant plus tragique lorsqu’ils boudent entre leurs quatre murs, désespérément seuls dans leur système totalitaire. Et lorsqu’ils parviennent à se découvrir des adeptes, l’entente est de courte durée car chacun garde jalousement sa vérité pour soi.

Cinquième phase : la réconciliation
De guerre las, les morophoses finissent par ne plus se donner la peine d’argumenter leurs assertions. Ils se contentent de les émettre à titre de témoignages. Dans un débat, ils ont imbattables car au lieu de répondre aux questions, ils saisissent chaque occasion leur permettant de clamer leurs idées. D’aucuns ont même sur eux une liste avec les réponses aux cents questions les plus fréquemment posées.
Enfin, nous touchons là à la principale caractéristique de la morosophie : le morosophe parvient à mener une existence normale tout en se consacrant corps et âme à une théorie absurde. Il a domesticé l’idiotie dans un fantasme, grâce à laquelle il peut se sauver dans la vie. Son originalité réside dans le fait qu’il parvient à vivre dans deux mondes, ayant chacun sa propre logique, et à louvoyer - avec une étonnante aisance – entre le monde magique et le monde soi-disant normale.

Signes extérieurs
Autant les morosophes ne parlent que rarement de leurs convictions intimes dans le cadre de leurs activités professionnelles, autant ils parlent avec emphase de leurs étranges vécus en dehors de leur travail.
Il en est qui, durant leurs loisirs, se mettent dans la peau de Dieu le Père. Affublés d’une barbe blanche et d’une ample robe longue, ils déambulent en gesticulant solennellement dans leur maison plongée dans l’obscurité et jonchée de schémas, lettres officielles, drapeaux et autres objets liturgiques qui témoignent de leur dévotion à l’Idée Universelle.
Il en est d’autres qui optent pour une approche plus ludique. C’est par exemple de cas de Klaas Dijkstra qui, dans sa « maison » dans les dunes, explique sa théorie que la terre est plate à l’aide d’une maquette de boue, de sa propre farbrication, à un comité de femmes chrétiennnes, tout en sirotant un sherry et brandissant une baguette de maître d’école.
Iman Wilkens a non seulement tissé tout un système de connaissances encyclopédiques autour de son fantasme, mais aussi organisé sa vie en fonction de celui-ci. Il a quitté Paris pour s’établir en Zélande et navigue, à bord de son bateau à voile, à travers les décors de l’Iliade et de l’Odyssée.

Tôt ou tard, les morosophes parviennent à coucher leurs fantasmes sur papier. Contrairement aux fous que l’on enferme ou bourre de tranquillisants, les morosophes vivent en liberté et trouvent même le moyen de faire publier leurs ouvrages. Ceci témoigne d’une certaine sociabilité, même s’il est vrai qu’ils préfèrent toujours publier leurs ouvrages à compte d’auteur. Les morosophes sont donc souvent des gens qui ont à la fois du temps et de l’argent, c.-à-d. des fonctionnaires à la retraite ou des rentiers. Nombre de morosophes ont aussi un titre académique, ce qui étayerait la thèse de Tchekhov selon laquelle « l’université développe tous les dons de l'homme, entre autres la stupidité. »
Tout comme dans le monde scientifique « régulier », les rôles dans le monde scientifique « irrégulier » sont déterminés culturellement. Les morosophes sont généralement des hommes ; les femmes s’intéressant davantage aux théories New Age, au spiritisme, à la glossolalie ou au mysticisme.

Un univers parallèle
Les théories morosophiques ne répondent à aucun critère scientifique et ne sont d’aucune utilité pratique. Si les morosophes s’intéressent à la science, c’est purement pour alimenter leur imagination. Libres de tout bagage empirique, ils pénètrent dans le monde de la science et de la technologie en se laissant uniquement guider par leur intuition. C’est ainsi qu’ils créent un univers parallèle dans lequel ils explorent et transgressent les frontières du possible. Ils s’aventurent dans le domaine du merveilleux et du monstrueux et nous font entrevoir un monde qui, comme celui des contes de fées et des bandes dessinées, échappe à l’emprise des hommes de science. La morosophie est la science au pays de Merveilles.

Les morosophes sont les spectres de la science qui nous confrontent à la stupidité d’où ont jailli tout nos connaissances et autres conneries. Dans leurs théories, nous reconnaissons les utopies injustifiées, l’entêtement et les errements qui sont à la fois le tourment et le moteur de la science traditionnelle, car la science n’est rien d’autre que l’histoire des stupidités corrigées. La connaissance est le fruit d’un éternel combat avec soi-même.
À ce stade, les routes de l’homme de science et du morosophe se séparent car le morosophe veut à tout prix avoir raison, même si les faits démontrent pertinemment qu’il a tort. Contrairement à l’homme de science qui se sert de sa théorie pour mieux comprendre le monde, le morosophe prend le monde à l’appui de ses théories. De par leur attitude, les morosophes nous confrontent au danger qu’implique le fait de ne prendre en considération que ce qui cadre dans notre raisonnement.
À l’instar de l’art et de la religion, la morosophie ne cherche nullement à accroître ou affiner notre connaissance du monde par le biais de nouvelles observations ou interprétations. Mais à l’encontre de la religion qui prêche et perpétue la tradition, les morosophes font table rase de l’histoire pour commencer à zéro, comme les artistes modernes.


En principe chacun est forcé, tôt ou tard, de manière ou d’autre, de se réconcilier avec l’idiotie de la vie. La plupart des hommes recourt à la religion, new-age, le football, des conversations avec le chat. Mais les morosophes ont inventés une théorie originale, et c’est pour cela qu’ils méritent un livre.
On ne peut pas échapper à sa stupidité. Toute notre connaissance n’est que de la morosophie. Et parce que c’est impossible d’éviter la stupidité, il faut mieux la célébrer.
Personne est assez intelligent pour comprendre sa propre stupidité. Mais c’est pas un argument pour succomber au désespoir. Si la stupidité est inévitable, il faut faire de sa stupidité une stupidité personelle et unique. Si on tombe, il faut tomber avec une chanson sur les lèvres. Quand on échoue, essayons d’échouer sur le niveau le plus haut possible.
Dans le cas idéal, on peut dire: la stupidité est mon fort.

Appendice : Quelques théories morosophiques…
* La théorie de Ottenhoff :
Les réserves mondiales de pétrole et de gaz naturel sont le produit des milliards de gens qui sont décedés durant l’ère glaciaire. Autrement dit, lorsque vous roulez aujourd’hui en voiture, ce n’est pas un tigre mais vos ancêtres que vous mettez dans votre moteur.

* Théories historiques :
1. Les Hollandais descendent des Troyens.
2. Les Hollandais sont les descendants de Noé
3. La Frise est le berceau de la culture universelle
4. La Frise n’est pas aux Pays-Bas, mais dans le Nord de la France. La théorie d’Albert Delahaye :
- La mer du Nord s’étend à l’est des Pays-Bas, la Zuiderzee (la mer du Sud) à l’ouest ; et l’Escaut occidental au sud de l’Escaut oriental. Pour interpréter correctement les livres d’histoire, il faut tourner la rose des vents d’un quart de tour vers la gauche.
- Du IVe au IXe siècle, les Pays-Bas étaient submergés par les eaux.
- Au IXe siècle, les Frisons ont fui vers le nord, emmenant dans leurs bagages une foule de toponymes et d’hydronymes de leur région d'origine la Flandre francaise. C'est ainsi que Brême est dérivé de Bremia (l’actuel Brêmes-les-Ardres, Pas-de-Calais), Hambourg de Hammaburg (l'actuel Hames-Boucres, Pas-de-Calais, France). Lockia n’est pas le Lek, mais Le Locquin. Colonia n’est pas Cologne mais Coulogne près de Calais. Boniface n’a pas été assassiné à Dokkum, mais à Dockinchirica, c.-à-d. Dunkerque.
- Conclusion : jusqu’en l’an 900, l’histoire des Pays-Bas s’est déroulée dans le Nord de la France. Delahaye est d’ailleurs citoyen d’honneur de plusieurs communes de cette région.

* La théorie de Bart Huges :
Lorsque l’homo erectus s’est mis à marcher uniquement sur ses jambes, la pression dans sa boîte crânienne s’est soudain amenuisée. Sous l’effet de l’attraction terrestre, son sang s’est mis à confluer plutôt vers le bas de son corps. C’est ce phénomène qui est à l’origine des dépressions et névroses.
Huges était convaincu de pouvoir restaurer la faculté d’expansion de ses méninges en pratiquant un trou dans son crâne à l’aide d’une perceuse électrique. Après avoir été trépané, Huges a eu l’impression d’être redevenu un gamin de quatorze ans. Selon lui, ce troisième œil était parvenu à restaurer la pression dans sa tête et à augmenter consécutivement sa vigilance et sa réceptivité.
Depuis, Huges distingue quatre catégories de personnes :
1. Les adultes comme vous et moi, c.-à-d. les hypnoïdes qui, abrutis par le travail, ne se doutent même pas qu’il a existé d’autres états de conscience que le leur.
2. Ceux qui dans leur jeunesse sont tombés sur la tête et ont depuis un troisième œil. Autrement dit, les gens qui, comme les gens créatifs, les curés et les artistes, sont un peu fêlés.
3. Les adultes trépanés, qui comme lui, ont découvert la Lumière.
4. Les gens à quatre yeux, qui dans leur jeunesse sont tombés sur leur tête, mais ne s’en souvenant pas, ont acheté une perceuse, foré un petit trou dans leur crâne, mais ne constatent, hélas, aucune différence.




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